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Mwene Ditu

Le matin, Lunus, Yves et Dieudonné roulent à travers la savane brumeuse sur les pistes de latérite ravagées par la saison des pluies finissante. Ils trouvent le dispensaire perdu qu'ils doivent approvisionner en médicaments de première nécessité. Une odeur pestilentielle se propage dans l'enceinte. Une femme est allongée à l'écart, cernée par un essaim de mouches. Des os perforent son abdomen. Des os frêles tendus vers le bulbe du ciel. L'enfant est mort en elle après une grossesse extra-utérine. Un fémur et un tibia sont arrêtés dans un shoot vers le bleu sur lequel la mère fermera bientôt les yeux faute de soins appropriés.
- Cette odeur de mort ressemble à celle que vous, les Blancs, vous dégagez, dit Dieudonné.
De retour à Mwene Ditu à la nuit tombante, les trois hommes s'arrêtent à hauteur d'une case surmontée d'un écriteau peint : Taverne tout le monde.
Ils sont debout sur une éminence qui domine la plaine vide, étendue à l'infini en direction du sud-est. Des femmes chargées de bassins remplis d'eau ou de fagots gravissent les derniers mètres de la pente. Elles ont la tête et le cou raides malgré le fardeau posé en équilibre au sommet du crâne. Des papillons translucides dansent autour des silhouettes. Un tronc d'arbre mort, rongé à la base par les termites, tire l'unique ligne verticale de ce paysage qui court horizontalement vers son point de fuite. Une main en écran sur le front, Yves Toussaint regarde au loin.
- Où mène cette piste, Dieudonné ?
- Elle passe par Tshilomba, avec sa cathédrale au milieu de la brousse. Puis par Luputa, une ville fantôme. Ensuite elle continue jusqu'à la limite de la province qui porte un nom de ce côté et un nom différent de l'autre côté. 
Yves insiste.
- Et après ?
Dieudonné recrache la fumée de sa cigarette.
- Après ? Après, c'est la Zambie, l'Afrique du Sud, quand la piste devient droite et avance sans accident. 
 - Et après ? 
Dieudonné penche la tête en souriant, inondé par la phrase à la saveur de fruits parfaits qui approche.
- Et puis c'est l'océan...,
Comme si le mot venait de naître à l'objet désigné, à la signification égarée. L'océan égal à l'océan, se déversant neuf d'une bouche qui ne le connaît pas.
- ... Et puis c'est l'océan, là où toutes les pistes s'achèvent. 
Yves Toussaint et Dieudonné Illunga se mesurent du regard, se jaugent, avec sous leurs pieds les marais fragiles de ce qui ne peut être partagé. Ils ne sont pas nés sur la même planète. Un homme descend la piste, nonchalant, une machette à la main.
- Où va-t-il celui-là ?
Dieudonné s'est assis sur le siège passager. Il répond sans se retourner.
- Jusqu'à l'océan. 

(extrait de Café Europa)