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Puerto Natales, Chili

Puerto Natales

Je vagabonde sans but aux tempes fatiguées
des chemins qui mènent de la cendre à la soif
je crois que je tombe imperceptiblement
chaque jour un peu plus loin de moi
sous la terre noire et l'argile récusée
éprouvant les issues négligées de la baie

La petite fille m'attend en lissant ses cheveux
déliés devant la pension le matin meurtri
et me suit des jours entiers peu importe
ce que dicte le hasard avec ses dés
Elle surplombe l'épaule de mon ombre
l'empêchant de s'exiler ombre qui ne dépose
aucune trace aux rampes des ruelles de Puerto Natales
sous l'aine de la liberté tranchante comme une maladie

La petite fille me fait don de son mutisme
elle renfloue mon deuil et laisse pendouiller
au bout de ses bras maigres une peluche
Qui de nous est l'enfant ?
Qui vêtu de hardes pleure en silence ?
Elle me suit neuf jours à distance égale
selon que l'ombre m'échappe ou au contraire
m'acquitte à mi-parcours du ciel
elle me suit de ces grands yeux nonchalants
chaque fois que je vais aboutir sur les rives
aux longues encolures du passage d'Ultima Esperanza
alors que les sommets érodés courbent l'échine
sous le joug déversant des glaciers
aux pulsations bleu scarabée

La petite fille au silence se tient dans l'angle mort
je peux deviner son unique sourire
quand je lutte contre les interdictions du vent
qui s'acharne sur ma cigarette
petite fille petite sœur j'ai retrouvé le chemin
en amont de la tristesse et de mes incohérences
aux humeurs vagabondes du temps précieux
tu survivras malgré le poison de mes plaies

Je dois partir demain (c'était hier) toucher les Andes
j'avance vers mon ange gardien
qui me permet d'approcher maladroitement
Le vent a forci s'il est possible
Elle sort une pomme de son linge
et des ses franges un masque
qu'elle dépose à ses pieds
Délimitant la frontière je parle dans ma langue
et ma bouche - Tu ne m'as pas dit d'où tu venais -
elle comble les aspérités de sa langue et de sa bouche
- Estoy rozando la eternidad - sur l'accent traînant
Je me détourne et j'aperçois avec le dernier regard
mon ombre masquée dévorant une pomme
La rive s'aventure vide.

(extrait de Monde jumeau)