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Depuis Puerto Natales, Ultima Esperanza, Chili
Les derniers recensements dénombrent un peu moins de vingt mille âmes calfeutrées à Puerto Natales dans des maisons de bois bâties de plain-pied. Le bourg s'appuie sur un port artificiel qui avance ses deux jetées parallèles à l'intérieur de l'anse d'Ultima Esperanza. Les tempêtes sont rares ici en comparaison de ce que subissent les ports exposés à la houle régulière du Pacifique. Ultima Esperanza se trouve à près de cent kilomètres à vol d'oiseau de la pleine mer. Il faut plus de vingt-quatre heures de navigation à travers un entrelacs de détroits, de fjords et de canaux pour atteindre le large. Ce sont les explorateurs espagnols qui ont nommé l'anse. Ils ont probablement déchanté en constatant l'échec de leur dernier recours pour trouver une issue au labyrinthe inextricable de l'archipel patagon.
Quatre-vingts kilomètres au nord de Puerto Natales, les eaux se resserrent en étau et se terminent en cul-de-sac contre les glaciers bleus qui descendent majestueusement depuis les sommets andins. Sans la moindre possibilité d'avancer plus avant, fût-ce après avoir abandonné les embarcations pour une marche forcée.
Sur le front de mer, en tournant le dos à la ville assoupie, Lunus s'amuse à monter le regard depuis la pointe de ses pieds jusqu'au ciel en une sorte de jeu concret de la marelle. Il s'arrête en premier lieu sur les cygnes à col noir et les cormorans huppés qui ondulent avec nonchalance sur les vaguelettes hachées, près de la plage caillouteuse. L'arrière-plan est occupé par l'étendue d'eau qui absorbe le ciel et toutes les teintes de vert, du plus sombre à celui presque turquoise du liquide, selon la matière que le reflet absorbe. Si l'eau, en provenance du bleu, contient et différencie la somme des couleurs vertes, c'est que quelqu'un ou quelque chose y ajoute du jaune. Or aucun jaune sur l'ensemble de la toile du paysage. Le soleil lui-même n'est qu'un disque au halo pâle. Un néant emboîté. De larges voilures noires ou blanches cisaillent en hurlant les taches mouvantes. Les goélands et les frégates se pourchassent emmenés dans le vent.
Le regard de Lunus s'élève encore. Ses pupilles se rétractent. La fluidité de ses iris atténue la douleur provoquée par le contraste entre le blanc neigeux du ciel et la silhouette mauve, en forme de pyramide, de la montagne où s'accrochent des filaments de nuages. Sur la rive opposée, à un petit kilomètre de distance, la péninsule Antonio Varas finit l'horizon.
Il baisse la tête pour la poser stable, puis il l'oriente vers la droite. Il remarque deux lignes de fuite qui s'encastrent dans la confluence du ciel et des terres. La première de ces lignes est celle de la péninsule, trait obscur, libre. La seconde se complique, comme le continent dont elle définit les limites. En partant du village, elle oblique à angle droit, interrompue çà et là par les dernières maisons. Elle suit une route qui borde la pampa avant de devenir inconsistante et de courir à l'annulation du bras de mer, au point hypothétique de conjonction entre le solide et l'air.
À gauche, par contre, le bras de mer va s'élargissant vers la lumière couchante et les ombres à contre-jour des grues du port, pantins disloqués établis sur le tracé rectiligne de la jetée. Lunus tourne le dos à la calle Bulnes, perpendiculaire au point central de la courbe concave du rivage. Légèrement excentrée du plan en quadrilatère, la rue descend en droite ligne du cœur de Puerto Natales qu'elle transperce de part en part comme une flèche tirée à bout portant à travers le corps d'un gibier résigné. L'asphalte se penche d'abord insensiblement puis tombe d'un coup en fin de course. Sur le talus qui mène à la grève poussent des trèfles.
(extrait de Café Europa)