Photographies » Des Visages
Jews, Styvy, Cumba et Giorgio, Pérou.
(c'est pas) Le Pérou
Lentement le ciel blanchit
par-dessus la courbe des sommets
qui enveloppent le nombril du monde
après l'attente étonnée l'éclair jaillit
depuis l'unique cime en arrête
d'un coup la lumière enflamme
nos cinq regards figés
qui ont vu la Terre pivoter
vraiment elle a basculé
alors que tournés vers l'est
nous négligions les vallées abruptes
tapies dans l'obscurité
ensevelies sous le fouillis végétal
en ce moment le soleil ensemence
la citadelle cachée de l'Inca
pour enfanter nos âmes désenchantées
et les mondes perdus
derrière lesquels, tranquillement,
nous courons de Cusco à Pisco
en passant par Arequipa, Chala
tant de villages tant de masures
en bordure de l'océan comme un voile
ou le long de l'Urubamba apaisé
vu d'en bas et d'en haut
si haut que je ne respirais plus
le nombril du monde au milieu du voyage
avec mes amis surnommés
El palta, El cóndor, El cañotero,
El charanguero (moi, de Laive como la leche
du nom de la marque de lait nationale)
mes amis des rives de Meuse depuis l'enfance
entassés dans des minibus bondés
avec les poules encagées les odeurs
les hommes endormis debout dans l'allée
ce maudit radiocassette crachote sans répit
une rengaine folklorique qui tourne immuable
injectée douze heures de rang dans nos veines
comme un caillot malade et pourtant nécessaire
sur la route au cordeau de l'altiplano désert
le centre du monde au milieu de nos vies
partir marcher franchir les cols
installer les tentes parmi des ruines
où cent vingt barbus assoiffés
ont asservi puis décimé un empire
pour boire dans la coupe des crânes
la sueur du soleil et les larmes de la lune
fondus en lingots amassés dans les caravelles
et c'est là que nous sommes
quelques pierres des herbes folles
dans le grand vide jaune des Andes
avec des mules indociles menées
par le chef indien de Patabamba
village terreux aux murs d'adobe
à quarante ans nos premiers pélicans
qui frôlent les vagues grises du Pacifique
pendant que les fous et les cormorans
plongent du haut de la brume perpétuelle
et que les dauphins s'amusent
sous le rebond des falaises
dans le vertige du présent
le temps arrêté celui de nous regarder
pour se souvenir qu'à trop se connaître
on oublie de fouiller encore
dans ces abstractions floues
le liquide à la fois figé et instable
que nous sommes devenus
quand le temps nous arpente
le temps écoulé sur nos existences affolées
il faut le boire en abondance chaque soir
et traîner des journées entières
même si je vous cachais comme à moi
ce mal étrange qui me rongeait
tout cela mérite un long poème
et maintenant que, lecteur,
te voilà enfin parvenu au bout
reconnais que ce n'était pas le Pérou.
(inédit)