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Pop life

Lunus contemple l'océan escarpé qui monte à l'assaut de l'horizon. La voix de Juan Serafini le fait sursauter.
- Nous sommes arrivés. 
- Où sommes-nous arrivés, Juan ?
- À Cole-Cole. 
Debout en bordure du rivage, l'Argentin roule une cigarette. Il lisse son jean du plat de la main. Des croûtes de boue séchée tombent en poussière.
- Le péon m'avait annoncé que nous trouverions l'endroit peu après le village abandonné. 
Lunus n'a pas la moindre idée de l'heure. Juan Serafini extrait sa montre à gousset d'une poche.
- Il est midi passé. Nous avons marché plus de cinq heures. Une petite vingtaine de kilomètres probablement.
- Et moi j'ai une faim de loup. 
Juan Serafini pose son petit sac à dos sur le sol. Il délie le cordon.
- Pas de panique. Regarde ce que recèle le coffre aux trésors. 
Lancé dans une imitation de magicien de troisième catégorie, il exhibe d'un coup de cigarette magique l'attirail hétéroclite amassé dans le sac. Apparaissent un sachet d'herbe à maté, un sachet d'herbe à fumer, une casserole de camping, une gourde remplie, un gobelet en fer, une paille en acier et - clou du spectacle - deux barres de turrón aussitôt dévorées. Assis sur un tapis de mousse à l'abri des arbustes et des troncs blanchis, Lunus allume un simulacre de feu, suffisant toutefois pour réchauffer l'eau et préparer l'infusion. Juan Serafini a confectionné une cigarette dont il a le secret. Lunus y tire quelques bouffées. Il est pris de vertiges. Il se lève et s'avance seul sur la plage. Juan Serafini reste pensif, allongé sur le lichen.
Le rythme en six temps du jusant s'est ralenti. Des tresses de goémon éparpillées couvrent la laisse de marée sur le sable sans trace. Lunus examine longuement la mer insonore. Dans son dos, comme si ses oreilles se débouchaient soudainement, il perçoit un rire qui s'élève par-dessus le rideau d'arbres. Le rire dément s'étire à l'infini. Lunus pivote. La lumière germe par toutes les craquelures du ciel. Deux nuages parallèles en forme d'enclume s'échappent du point culminant de la crête boisée. Le rire a diminué. Lunus l'a relégué à l'arrière-plan de ses perceptions. Il se tourne à nouveau vers le large et l'ouest grand ouvert. Sur sa droite, il découvre un énorme tronc blanchi par le sel, charrié là par la marée. Il avance jusqu'au tronc auquel il s'adosse.
Lunus voit ses propres pensées qui ricochent sur une surface lisse et brillante dont la matière lui est inconnue. Il se concentre sur l'instant. Il éprouve avec précision la qualité de ce moment qui se prolonge et se solidifie. Comme jamais auparavant, il parvient à lamper le suc d'une seconde déroulée. Il fait la part en lui entre la sensation d'euphorie provoquée artificiellement par l'herbe inhalée et celle, intense, engendrée par le voyage. L'herbe a simplement ouvert le chemin. Apaisé, il sent qu'il atteint l'apogée de la phrase indéchiffrable et tortueuse qui renferme les motifs de son vagabondage. Alors il abandonne toute résistance à ce qui l'envahit.
Une vision à trois cent soixante degrés s'étale autour de lui et l'enrobe. Le présent s'élargit puis inonde les deux lobes de l'espace mental à l'intérieur duquel Lunus grandit. Son corps dédoublé occulte la lumière. Les deux entités distinctes éclatent en mosaïque. Lunus se multiplie à l'infini. Des avions zèbrent le ciel. Il est assis dans chaque appareil. Il est dans tous les avions. Il vole dans toutes les directions. Il rejoint ses destinations. Les fils de bribes d'histoires se déroulent. Simultanées mais autonomes, les images prennent consistance. Les faits s'enchaînent et s'écartent, comme mus par une force centrifuge. Plus ses mouvements s'éloignent du point nodal et plus ils lui apparaissent avec netteté. Son esprit saute d'un endroit à un autre, pris dans un tourbillon qu'il ne maîtrise pas. Son esprit accélère et se nourrit de son propre gonflement.
Lunus reconnaît des moments déjà vécus. Hébété, il découvre des situations, des odeurs et des sensations inédites. Le passé est le présent. Le futur est le présent. Il n'y a plus ni passé ni futur. Tout s'ajoute indistinctement à la glaise d'un présent compact et sans limite. Des visages se détachent, connus et inconnus. Brusquement, l'horizon marin bascule. Lunus glisse sur les îlots de ciel bleu où tous les avions dérapent. Il est entraîné vers la soudure du ciel et de l'océan. Mais il recule en même temps qu'il avance. Les nuages, caillots hoquetés par une bouche monstrueuse, se transforment en chiffons d'un rouge vineux qui dégoulinent et festonnent l'arrière-plan de la perspective.
Il devine une présence qui le prend pour cible, tapie dans son dos. Il articule distinctement :
- On ne peut pas atteindre une cible mobile.
La terre réchauffe sa peau. Lunus est à nouveau seul à l'intérieur de son corps. Il a rejoint le rivage.
Il garde les yeux ouverts. Un déplacement inopportun trouble sa vision. Le déplacement s'immisce dans les images déformées. Il s'y enfonce en angle jusqu'à créer une distorsion telle que les confins de paysage mouvant se referment peu à peu, comme deux pages aimantées par l'électricité statique. Plus Lunus essaye d'affermir la perspective, de la stabiliser, plus vite elle se voile dans une accélération entropique du processus de dégradation. Il cherche du regard le mouvement à l'origine de l'implosion silencieuse. Ses yeux s'arrêtent sur les jambes de Juan Serafini.
Che, donde estas ? Il est déjà cinq heures de l'après-midi. 
Le visage de l'Argentin semble figé dans un demi-sourire énigmatique. Immobile, il scrute l'horizon.
- Le moment est venu de rebrousser chemin. 
Lunus n'en revient pas. Cinq heures de l'après-midi ! Il s'est assis cinq minutes. Il devait être aux alentours de treize heures quand il s'était appuyé contre le tronc mort. Et maintenant il est dix-sept heures. Il s'est assis, Juan Serafini est resté dans la forêt, cinq minutes se sont écoulées. Il était treize heures, cinq minutes ont passé, Lunus a regardé l'océan Pacifique. En fait il a regardé l'océan gris et tumultueux, il s'est retourné à l'instant où Juan Serafini se postait dans son dos et il était dix-sept heures. Cinq minutes ont duré quatre heures. Ou quatre heures ont été comprimées dans l'espace de cinq minutes. Quelque chose de semblable en tout cas.
Lunus se lève. Juan Serafini entame une danse solitaire, d'abord doucement, quelques pas pliés, puis franchement, les bras étendus. Il lance vers le ciel incurvé un long cri rauque qui emplit l'espace et va s'écraser sans écho contre les vagues. Il s'arrête à bout de souffle. Pendant que Lunus reprend pied, Juan Serafini sort un appareil-photo de la poche de sa veste. Cliché par cliché, de manière systématique, il capture les trois cent soixante degrés du paysage de Cole-Cole. Lunus figure sur une de ces images, incongru parmi les fétiches de la terre, éberlué. Juan Serafini range l'appareil.
- Comme ça, je garderai un souvenir, dit-il. Maintenant allons-y. 
Ils marchent dans leurs pas. En traversant en sens inverse le hameau abandonné, en redescendant le sentier boueux, Lunus songe au geste de son ami. Il se demande ce que montreront les photographies : le panorama complet de Cole-Cole ou, en surimpression, le pré coloré d'une vision ? Le ciel apparaîtra-t-il vide ou sillonné par les empreintes des avions dans lesquels il a pris place ? Un goût amer encombre sa bouche, comme s'il avait mâchonné une pelure d'orange. Il a la langue pâteuse. Il comprend qu'une porte s'est ouverte devant lui. Que quelque chose a changé. Avant que tout ne s'efface, il capture les reliquats d'images qui flottent encore sur ses rétines. Il sait que plus tard il lui faudra faire le tri. Et que s'il y parvient, cela lui sera utile d'une manière ou d'une autre. Il a mué. Il a changé de peau sous sa peau. Sur la plage de Cole-Cole, il a pu voir au fond de son œil. Comme si le faucon avait fini par donner son consentement. À retardement. Lunus a reçu en cadeau les pinces-monseigneur avec lesquelles il s'efforcera désormais de trancher les barreaux de la cage qui le retient prisonnier. Jusque là, il s'était laissé prendre au piège des époques. À dater de ce jour, il a pris conscience qu'une vie entière tient dans le temps d'un clin d'œil. Et que ce clin d'œil qu'on appelle le présent dure une éternité. Du moins aussi longtemps que dure le temps. Ensuite, quand il sera mort comme il l'était avant de naître, Lunus ira où vont ses yeux. Il voyagera en eux à la vitesse de la lumière.
De retour sur le rivage, ils s'arrêtent devant le soleil qui se couche. L'horizon s'embrase. Leurs ombres démesurément allongées grimpent les dunes. Une silhouette à l'aspect humain se détache à contre-jour. Un oiseau tournoie au-dessus d'un manchot de Magellan. Après avoir poussé un cri strident, le rapace plonge en piqué sur l'échine courbée. Le combat est bref. Le faucon, serres agrippées dans la chair, plante quelques coups de bec. Puis il se détache à regret de sa proie pour rejoindre en courtes spirales sa position de guet. Juan Serafini et Lunus approchent face au vent. Vaines précautions : aucun des protagonistes ne paraît s'alarmer de leur présence. Les deux hommes se tiennent derrière le manchot, à moins d'un mètre. Le faucon plane sur la brise de mer. Il darde son œil dans ceux de Lunus en signe de défi ou d'infinie patience. L'homme lit dans le regard de l'oiseau : tu as obtenu ce que tu voulais. Maintenant il faut payer le prix.
Juan Serafini lance une poignée de sable vers le rapace. Dans un ricanement, le faucon part se poser au sommet d'un arbre, derrière la dune. Le manchot, imperturbable, n'a pas bougé d'un centimètre. Il est debout face au couchant, prostré dans une invocation silencieuse. Les pattes palmées recouvertes par le flux de marée, l'échine tailladée par les coups de bec du faucon, il attend la mort, résigné.
- Il a sans doute été poussé sur la plage par la tempête d'hier. Il a dû lutter longtemps et il est à bout de force. 
Juan Serafini s'est accroupi à côté du manchot. L'oiseau nageur épie l'homme. À demi fermé, son œil luit. Lunus caresse le ventre de l'animal. C'est l'heure du sacrifice.
- Essayons de le remettre à l'eau, Juan. Je ne veux pas qu'il meure. Je ne veux surtout pas qu'il meure. Je veux que rien ni personne ne meure aujourd'hui.
Juan Serafini s'est redressé.
- Je t'entends. Je comprends. Ça t'honore... Mais  tu n'y peux rien.
Ils soulèvent le manchot sous les ailes. Les mains s'accrochent aux téguments rêches. Ils s'enfoncent dans l'océan. L'oiseau se laisse manipuler sans broncher. Seuls le soulèvement saccadé de son thorax et ses yeux ronds indiquent qu'il est encore en vie. Lunus le maintient quelques instants au-dessus des vagues avant de le pousser vers le large. Le manchot disparaît puis refait surface à la même hauteur. Lunus murmure :
- Va-t'en. Reste vivant.
Le manchot se laisse porter par la marée. Il amerrit aux pieds de Lunus. Il se relève, avance de quelques pas maladroits et se tient à nouveau face à l'horizon d'où les dernières couleurs s'évadent. Les deux hommes répètent la manœuvre. Sans plus de résultat.
- Tu as raison, Juan. Ses forces l'ont quitté. Il a pris sa décision.
La nuit s'est installée. Lunus ne se résout pas à abandonner le manchot à son sort. Il s'assied à ses côtés, un peu en retrait. Juan Serafini avance le long de l'océan. Au bout de quelques minutes, Lunus se lève et s'éloigne à contrecœur. Il jette un dernier coup d'œil à la silhouette pathétique. Le faucon a repris position au-dessus de sa proie.
Ils marchent, tête basse. Leurs chaussures et leurs pantalons trempés émettent des bruits de frottement qui emplissent et cadencent l'espace. La lumière change subitement de consistance. Lunus s'inquiète. La fatigue brouille sa vue. Il se concentre mais la lumière ne varie pas. Il cherche un indice objectif sur le sable et dans l'air vibratile. Au premier abord, il ne remarque rien de particulier. Puis il s'aperçoit que la lumière à la texture ocre brille avec une intensité anormale alors que la nuit est complètement tombée. La Croix du Sud repose dans un quartier du ciel proche de l'horizon. C'est à ce moment que le malaise diffus qui s'était faufilé en lui, à son insu, se concrétise. Son ombre et celle de Juan Serafini sont toujours visibles, allongées à l'extrême, mais inversées. Tout à l'heure, elles s'étiraient en direction des dunes qui les modelaient, vers l'est, à l'opposé du soleil couchant. À présent elles se précipitent dans le Pacifique, en plein dans l'ouest. Instinctivement, Lunus lève la tête en quête d'un foyer lumineux quelconque à l'origine de ce renversement. Son mouvement d'arrêt et d'effroi se répercute à Juan Serafini qui progressait d'un pas mécanique quelques mètres en arrière, distrait dans ses pensées. Une lune gigantesque, entière et velue, achève de s'arracher du sommet des dunes. Gibbeuse et rousse, elle pulse d'un éclat orangé que la grumelure de sa surface retient.
Des chevaux baguales se découpent au galop à la limite des ténèbres. La lune monte. Elle s'amenuise, estompant les ombres. L'obscurité grandit. Les marcheurs retrouvent le fleuve-rivière ou la rivière-fleuve qui coupe la plage. Ils sont de retour. Ils n'ont plus échangé la moindre parole depuis longtemps. Le silence télépathique suffit. Juan Serafini songe à l'instant crucial durant lequel les ombres ont été annulées, quand le soleil a fondu pendant que la lune se hissait de l'amas de sable.
Ils remontent le cours de la rivière. Après avoir bifurqué à angle droit contre l'élévation des dunes, elle clôt maintenant le rivage sur sa longueur extérieure, parallèlement à l'océan dont la rumeur faiblit. Juan Serafini s'immobilise. Il tend l'oreille.
- Tu entends ce bruit bizarre ? 
La question éclate dans le crâne de Lunus, incapable de fixer son attention sur un bruit distinct. Puis il perçoit une sonorité régulière qui augmente et se rapproche. Il secoue la tête. Il attend dans une sorte d'état second. Le bruit troue enfin l'obscurité. C'est une vague qui avance dans la rivière à contre-courant. Une vague solitaire qui déborde les berges sablonneuses. Les deux hommes pressent le pas. Ils suivent le rouleau sur quelques dizaines de mètres avant de le perdre de vue.
- Il s'agit d'un simple phénomène de mascaret, explique Juan Serafini. Il arrive qu'une lame contrariée se forme à la renverse de marée et remonte un cours d'eau sur plusieurs kilomètres. Le mascaret peut provoquer des raz-de-marée à l'intérieur des terres.
Cet épisode laisse Lunus pantois. La vague envahit les espaces vacants. Elle fait surgir des craintes enfouies.

À peine arrivés au poulailler, ils s'écroulent et sombrent dans la caverne du sommeil. Le cinquième jour de février prend fin. Le lendemain, l'aube les dépasse. Ils plient bagages. Ils saluent Marcelino et sa famille avec émotion. Victor fait un bout de chemin en leur compagnie, jusqu'au pont qui relie la plage au village de Cucao. L'enfant disparaît sans un signe d'adieu. Il siffle comme un oiseau.

(extrait de Café europa)