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Emmanuel en Corse

Sann dort sur un siège du train pour Boston. Célia grandit dans le ventre de Jasmine. Emmanuel Zorn attend à la gare. Au volant de sa Cadillac cabossée, il emmène Lunus et sa famille le long des artères à cinq bandes en direction du pavillon de banlieue où il vit désormais, chercheur à Harvard cherchant sa voie. Les bagages s'entassent sur le siège passager. Emmanuel observe Lunus dans le rétroviseur.
- Ça faisait un bout de temps. 
- En effet, ça faisait longtemps, cap'tain. Nous voici avancés loin dans la trentaine. Les amis ont essaimé sur la planète avec charge de descendance. Et pourtant nos rêves ont rétréci, tu ne trouves pas ?
Sur le balcon, Emmanuel remplit deux verres de whisky.
- Fêtons ces instants, Lunus. Profitons à pleins poumons de cette semaine. Je fourmille de projets et j'en ai assez de courir comme un poulet sans tête derrière un vaccin contre le cancer que je ne trouverai sans doute jamais. Pendant ton séjour chez moi range ta bonne vieille mélancolie dans un tiroir. C'est tout simple : dis-toi que l'avenir a changé. Il est toujours là, devant nous, mais différent... Voyons comment Sann et Max vont s'entendre. 
- D'accord, d'accord. J'accepte ta proposition. J'ouvre une parenthèse. Je suis heureux de te revoir. Foutrement heureux.
La lune chevauche le ciel d'avril étrangement large. Des écureuils fouinent dans les poubelles des arrière-cours. Cette nuit, le nouveau monde a des allures d'Europe décatie avec pourtant un décalage perceptible, quelque chose de bâti sur du sable qui déplace Lunus à côté de son propre corps.

(extrait de Café Europa)