Photographies » Des Visages
Au Myanmar, ex-Birmanie, le fleuve Irrawaddy coule sans oppression de berges malgré la junte aux relents opiacés. Sous le ciel lisse de Mandalay, sous le ciel d'un bleu de toile cirée, Jasmine et Lunus montent les mille marches qui mènent au temple posé sur le sommet de la colline. Des nonnes, crânes rasés, tuniques roses, sollicitent l'aumône et tendent la sébile. Elles fument de gros cheeriots. Depuis la base des colonnes jusqu'au faîte des stûpas le temple est entièrement recouvert de fragments de miroirs assemblés en mosaïque. Le soleil diffracté éclate en morceaux incisifs. Un essaim d'yeux flotte au-dessus de la plaine balafrée par l'entaille du fleuve. À l'ouest, on devine à contre-jour les pagodes des cités désertes, décadence de villes royales parcourues par les chariots à bœufs. Une lune décroissante vient s'enchâsser sur la flèche de la coupole.
Mandalay prise de torpeur sommeille entre la poussière et les sept cents pages de marbre du canon pâli, les dits de Siddhârta. Un vieillard assis en tailleur fait tinter la clochette à prière, égrenant un temps dont lui seul a l'intuition. Mandalay garde Lunus et Jasmine dans ses filets.
Ils roulent à vélo dans la campagne environnante. Ils s'égarent dans les marécages et les villages sur pilotis. Jasmine écrase un serpent. Lunus reste accroupi pendant des heures sur les talons, bras ballants, dans les rues sombres et terreuses. Ils logent dans une petite pension. Le réceptionniste est un géant vêtu du sarong traditionnel, ce qui procure à sa constitution virile une allure insolite, non pas adoucie ou efféminée, mais étrangement exacte, révélant cette part de féminité dont il serait totalement dépourvu s'il était engoncé dans des vêtements occidentaux. Jasmine se déshabille avec une mine grave. Elle passe la main sur le tatouage rouge et noir en haut de sa hanche. Ses doigts effleurent la touffe qui se soulève.
- Je t'attends.
Quand Lunus s'allonge, Jasmine se relève. Elle va nue jusqu'à la fenêtre et joue avec les fils d'une marionnette.
Mandalay ne connaît l'agitation fiévreuse des villes asiatiques qu'aux abords de l'Irrawaddy. Les tissus multicolores sèchent sur la rive en pente. Les enfants nus désobéissent joyeusement aux lavandières. Des femmes rincent leurs cheveux dans le fleuve. Elles courbent le dos, le corps enveloppé dans un linge noué sur la poitrine, les joues garnies de motifs dessinés au tanaka - un onguent ambré qui protège des morsures du soleil. Les convois de bois flotté s'amassent à hauteur des quais. Les coolies ploient sous les fardeaux. Ils s'évanouissent derrière un rideau de poussière. Des attelages de buffles traînent d'énormes grumes de tek.
Le bateau sur lequel ils embarquent à l'aube ressemble à un sabot. Long d'une trentaine de mètres, il est divisé en deux ponts ouverts, sans coursive, protégés par un toit de tuiles vertes. La cabine de commandement clôt le pont supérieur, fermée par des panneaux de bois peint et des fenêtres à clayonnages. Fabriqué au Japon dans les années 50, le chaland assure la liaison régulière entre Mandalay et Rangoon.
Descente dans le sens du courant à faible allure, descente dans le temps qui recule. Un moinillon vêtu de l'habit safran et son jeune frère en uniforme militaire insistent pour que Lunus partage leur thé amer. En échange, les enfants demandent à être photographiés ensemble. Lunus prend le cliché après des grimaces sous l'ombrelle. Les deux frères affichent fièrement quatorze et treize ans.
Les ballots entassés encombrent le pont inférieur. Les latrines puent. Des poules liées en grappes caquettent. À chaque escale, c'est l'attroupement. Ventes à la dérobée dans la cohue. Puis les rives s'éloignent, vides. Les montagnes bleuissent sous le dôme du ciel. Des convois de sampans halés par des bateaux à vapeur remontent le courant en villages mobiles. Les barques des pêcheurs avancent des proues ornées de grands yeux stylisés qui scrutent le miroir dépoli de la surface à la recherche d'écueils. À la nuit tombée, la pleine lune se lève, juste dans le sillage du chaland. Elle se dédouble en un reflet que les pales de l'hélice troublent. La lune est un trou aveuglant par où s'écoule la lumière dans le ciel qui se referme. Moteur coupé, le bateau accoste en douceur au débarcadère branlant. C'est Pagan. Une femme dort derrière son échoppe. Jasmine tient dans sa main un Bouddha de santal.
(extrait de Café Europa)