Photographies » Dans le panneau

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Malte

Lunus veut connaître le soleil qui a frappé le visage d'Alonso de Contreras. Il est à Malte, nombril du monde ancien, trois cailloux qui ont vu déferler toutes les hordes. Enjeu stratégique de chaque guerre, La Valette a subi les saccages et les bombes avant que les derniers envahisseurs n'affluent aujourd'hui pour de médiocres conquêtes.

Dans la chambre chaude sur l'île de Gozo, Jasmine se débarrasse de la mer. Plus tôt, Lunus avait remarqué un panneau de stationnement interdit parfaitement incongru, planté devant la mer, orienté dos au large. Il était resté perplexe. Le vent dansait dans la jupe de sa compagne.

- Dans ce cas, on n'a plus qu'à rentrer.

Ils avaient repris la petite Suzuki de location dans laquelle ils avaient rejoint le village de Victoria qui dort de nuit comme de jour.

Jasmine ferme les persiennes. Ils trouvent un compromis. De la mer, il ne reste que le sel.

Sur Gozo, le visiteur avide de curiosités peut se risquer à visiter une des soi-disant grottes de Calypso qui parsèment la Méditerranée. C'est toujours ça de soustrait au touriste en prix de ticket d'entrée. Rien ne démontre qu'Ulysse se soit alangui dix années durant dans les bras de la nymphe ici plutôt qu'ailleurs. Rien ne prouve que l'Odyssée soit une réalité historique. Mais l'Odyssée existe pour Lunus et c'est tout ce qui importe. Elle remplit son esprit de manière plus prégnante que la plupart des faits avérés de son existence. Il partage l'hypothèse de Moravia : si le héros a pris tant d'années pour regagner Ithaque, flânant sans cesse sur le chemin du retour, racontant une série de bobards invraisemblables pour se dédouaner une fois revenu dans ses pénates, c'est qu'il craignait de tomber à nouveau dans les bras tisseurs de toile de l'araignée Pénélope.

- Tu es ma Calypso, Jasmine. Je reviendrai ici dix années de suite.

Elle rit.

- Et toi, tu es mon commandant Cousteau. 

Lunus se penche sur la table, au centre de la cuisine. Jasmine reste nue, allongée sur le sofa. Sans raison particulière, il pense à son père, à cette vie de traits éphémères ébauchés sur l'échine du ciel. À sa façon, Lunus s'est attribué le rôle de Télémaque. Il recherche des indices éthérés. Des pistes qui lui permettraient de se rapprocher du fraudeur qui a mis la graine à germer dans le ventre maternel. Mais il n'y a pas d'endroits où le trouver. Il n'y a pas de solution géographique.

Il marche sous les balcons de bois peint, dans La Valette. Les venelles compassées débouchent dans Republic Street. La rue descend droit jusqu'au fort Saint- Elme. Lunus se laisse entraîner par la pente. Parvenu à la pointe de la presqu'île que forme la vieille ville, il emprunte la route circulaire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. De l'autre côté du bras de mer, le faubourg de Sliema pèse sur les mâts des voiliers amarrés aux pontons du yacht club. Un zodiac découpe une lanière dans le tissu rutilant de la mer. L'embarcation se dirige vers le large où rien ne l'attend. Rien n'attend Lunus aujourd'hui. Il a distinctement la sensation d'atteindre le bout de la route. Il a peiné à rassembler ses maigres forces après le suicide de son père. Puis il a couru le monde, engagé dans une poursuite effrénée à laquelle il a vainement cherché à donner un sens. Maintenant il est à bout de souffle. Et quand il fouille et touille dans le remugle de sa mémoire, il lui faut admettre qu'il n'a pas bougé. Il est toujours là, au même endroit, en proie à l'indécision, fumant une cigarette sur un quai où il s'arrête. Au milieu du monde.

Jasmine est partie musarder où il n'allait pas. Lunus observe son propre visage projeté en hologramme devant lui. Comme si ses propres traits, à la fois étrangers et familiers, s'imprimaient sur le paysage derrière la vitre d'un train de nuit, flottant en suspension, griffés par les fantômes de lumières électriques qui s'allongent et vacillent.

(extrait de Café Europa)