Photographies » Dans le panneau
Ushuaia
Il porte un tee-shirt et il a froid sur le tarmac des hautes latitudes, aux abords d'Ushuaia. Lunus était arrivé à Buenos Aires au milieu de la semaine précédente. Il y régnait une chaleur accablante, en contraste absolu avec l'hiver qu'il venait de quitter. Ses études terminées, il avait pris la décision de partir seul en voyage pour quelques mois. Il était peu à peu revenu vers la vie après le suicide de son père six années plus tôt. Il voulait naître une nouvelle fois, marcher sur les décombres et se reconstruire sous un nom approprié, condition sine qua non pour échapper à la balle qui avait tenté de traverser sa tempe comme une fusée trois cent soixante-cinq jours durant. Mais ce travail douloureux d'automutilation et de parturition n'était pas encore arrivé à terme. Lunus devait achever de se trouver. Là où il n'était pas. Seul et dans le monde.
Les bâtonnets du Yi-king avaient indiqué : « en se déshabillant, il n'est pas avantageux d'aller n'importe où ». Dans l'obligation de se parer de lui-même alors qu'il allait à demi nu, il avait réfléchi à une destination. Il s'était décidé pour Buenos Aires, avec l'idée de descendre en Terre de Feu et en Patagonie afin de vérifier à quoi ressemblaient les rivages mentionnés dans sa thèse de fin d'études. Les rivages où vivaient autrefois les peuples Ona, Yaghan et Alakaluf décrits en piteuse ébauche par Cook et Bougainville, deux des circumnavigateurs dont les récits figuraient dans le corpus qu'il avait étudié. Il comptait néanmoins s'attarder dans la capitale argentine et rejoindre le sud par étapes. Après quelques jours passés à se liquéfier sur les larges avenues, il s'était rendu à l'officine d'Aerolineas Argentinas où il avait acheté un billet sur le prochain vol pour Ushuaia. Il avait sauté les étapes mais par la même occasion il avait mis fin au supplice de la suffocation. Et il était vêtu d'un tee-shirt inapproprié.
Il s'installe chez les Velázquez dans la maison de bois blanc située à l'angle des rues Solís et Colón. Il achète un équipement de circonstance : chaussures de montagne, pull-over, manteau fourré - ce même manteau suspendu au dossier de la chaise qu'il occupe au Café Europa des années plus tard - ainsi qu'une tente canadienne en prévision de séjours en altitude.
Il marche seul le long du canal de Beagle. Le Museo Territorial Fin del Mundo se trouve au bout de l'avenue Maípu, en front de mer, là où le goudron de la route commence à s'enfoncer dans la cendre. Le préposé désœuvré se précipite sur le visiteur. Il l'abreuve de renseignements précis au sujet des photographies et des artefacts indiens exposés. Il lui indique les sites de peuplement sur la carte murale aux couleurs passées puis il propose de le conduire à l'ancien bagne de sinistre réputation où le lointain gouvernement envoyait moisir tout ce que l'Argentine comptait de trouble-fête, de contestataires et de prisonniers d'opinion.
La dernière rue avant le piémont n'est pas asphaltée. Elle trace la longueur supérieure du rectangle que forme la ville en expansion. Les pick-up qui la sillonnent soulèvent un nuage de poussière que la densité solaire irise, rendant chimériques les possibilités extérieures du paysage. À un carrefour, le panneau qui annonce un sens interdit s'élève à une hauteur anormale sur son pied rongé par la rouille. Lunus tord le cou jusqu'à faire saillir la pomme d'Adam. Le disque rouge est fiché dans le ciel incolore. Comme s'il était prohibé à Ushuaia de prendre la direction du ciel. En tout cas pas à cet endroit, ni sous cet angle.
Il remarque quelques mots badigeonnés à la peinture noire en travers du cercle d'acier. Son regard s'est accoutumé à la blessure infligée par la lumière qui émane de la baie où se reflètent les nuages en débandade. La mécanique optique des pupilles a pris la mesure des nouvelles contraintes. L'inscription proclame Caro te amo. L'encre dégouline depuis la base du C majuscule. Le O final, à peine ébauché, révèle le geste précipité de l'amant. Celui-ci s'est probablement hissé avec le pinceau entre les dents. Semblable à l'épaisseur du sang qui suppurerait d'une plaie béante, la couleur noire et amère lui souillait les lèvres. Il a enlacé le poteau entre ses jambes, écrasant son sexe contre l'acier froid. Il s'est maintenu en équilibre à l'aide d'une main. La main libre a tracé les lettres pendant que peu à peu l'homme glissait, inclinant la finale de amo alors que l'encre venait à manquer. Pourquoi sur ce panneau précisément ? Contre quelle interdiction et vers quel étage du ciel ? Lunus compose mentalement le visage de Caro et se détourne. Sur le trottoir d'en face, une jeune femme le traverse du regard.
(extrait de Café Europa)