Photographies » Mes Venises
Tout le jour qu'à peine la nuit déliait, un revolver Fabrique Nationale, rédempteur, noir et léger dans l'air diagonal, s'attardait sur ma tempe aussi rugueuse que mon ventre. La détonation puis l'impulsion du sang en taches oblongues, comme une chorégraphie venimeuse et subtile, me précédaient à l'intérieur de la pensée, cette fleur cramoisie. Des façons d'estampes encrées noir contre incarnat me retenaient captif de l'avant-dernière seconde, instant circulaire qui dans l'entier m'avait asservi.
Il ne restait plus d'issue possible sinon qu'une ville ultramontaine s'empare de la douleur, une ville délabrée, mais rare en son hiver, détachée sur l'air si pur que la mer la traverserait sans me relever, une ville trouée de puits secrets capables d'engloutir ce qui me hantait et d'empêcher que l'arme dans ma tête ne vienne au concret.
Le train heurtait les lacunes de l'hiver et ses franges rudes. J'étais seul et sans le sou au moment ponctuel où Venise s'apprêtait à l'annuelle mascarade.
A peine avais-je découvert le Grand Canal depuis les degrés de la gare qu'apparut le vaisseau : une gondole menée par un homme qui, pareil à une vigie aux gestes aquatiques, charriait un cercueil. Et ce vaisseau paisiblement s'enlisait avec la cité gangrenée, vestige et sentinelle aux avant-postes de nos écroulements.
(extrait de Les Jours)